Témoignage supramental ( 2 ).
Par Varuna le 11, mars , 2008 avec 0 Commentaires
Le journal de Natarajan ( supramental.fr )
Janvier 2008
Me voilà obligé de tenir un double journal, un du jour, pour marquer les événements marquants, et l’autre rétrospectif, puisque pendant trois ans, j’ai cessé de consigner, et que d’autre part, avec le recul, certains événements prennent un sens plus profond, qui appelle de nouveaux commentaires. J’ai écrit pas mal de choses pendant cette période, dont quelques œuvres inachevées, mais je ne pouvais plus me pencher sur moi-même, et exécuter cette sorte d’examen de conscience destiné à laisser des traces de l’expérience supramentale qui continue son œuvre en moi. En ce moment même, j’hésite entre revenir en arrière, ou célébrer ce qui se passe depuis le 2 Janvier. Allons-y, c’est tout frais et merveilleux. Est-ce une loi de synchronicité, toujours est-il que je prends parfois de nouveaux départs dans le signe du Capricorne, puisque ma première big illumination a eu lieu le 27 décembre 67, l’obtention définitive du Soi le 4 janvier 74, la descente du supramental à partir du 10 janvier 1977. Or, c’est le 2 janvier 2001 qu’a commencé l’enfer de l’enfer, et pour être tout à fait franc, je ne m’en suis remis qu’en novembre 2006. (On trouvera plus tard le journal assez détaillé de cet enfer au carré (écrit à la main), et qui sera porté à la connaissance des zorrobindiens afin de dégoûter les nouvelles grenouilles de bénitier de sortir de leur mare).
Or voici que le 2 janvier 2008, je me réveille en Indonésie, dans mon nouveau pavillon, dans un état extraordinaire. J’étais arrivé la veille de France, fatigué il est vrai, et donc mon premier jour est merveilleux. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans le sommeil, mais je me lève avec le décalage horaire à 4 heures de l’après-midi, et j’ai l’impression d’avoir carrément de nouvelles perceptions physiques. Tout est clair, agréable, le corps est content, j’ai l’impression d’être un enfant, je perçois une force bienveillante dans l’existence, tout mon corps exulte. Le mental est calme, et l’ensemble de la personne est comme entrée dans un nouveau monde, que je croyais, naturellement, perdu. (Je vais avoir cinquante-huit ans, ce qui est une expression fausse, puisqu’ils sont derrière moi et donc concrètement perdus).
Et depuis, cela fait donc une semaine, je me réveille comme un bébé, sans tension, dans un état de plénitude physique incroyable. Je ne sais combien cela va durer, peut-être que les huit ans difficiles, (dont l’hiver 2001 où trois attaques consécutives de la mort, sous différentes formes, ont échoué), de 98 à 2006 ont enfin porté des fruits. Peut-être que mes trente ans de trituration permanente débouchent enfin sur quelque chose, peut-être que ce n’est qu’une étape avant de replonger dans des tempêtes. Pour le moment, je n’en sais rien. Mais le corps s’habitue vraiment au supramental, et le «mental physique», en tout cas le principe qui déclenche la dégradation physique et appelle la mort, ne profite plus de la nuit pour se «refaire». Depuis treize mois, cela allait mieux, mais depuis une semaine c’est carrément déconcertant: c’est comme si j’avais remonté le temps loin en arrière, sauf peut-être sur le plan sexuel, puisque ce que je sens comme une «régénération» n’a pas excité davantage mon désir. Mais je me sens comme quand j’avais 7 ou 8 ans, c’est comme l’état d’avant la chute. Je suis spontané, sans aucune crainte en arrière-plan, je bois littéralement chaque instant comme un nectar, dans l’innocence totale, sans rien en attendre de particulier et je reste intégralement moi-même. Je n’en reviens pas. Autant dire que les sanglots profonds de 2002 et 2003 où des voix intérieures me disaient «le corps n’est pas fait pour ça» en pleine descente de force supramentale, comme pour obstruer définitivement le chemin, sont loin. Je suis dans une phase où je crois que c’est possible de vivre avec le supramental en action permanente dans le corps, ce qui est maintenant le cas, avec des variations très conséquentes, sans être malheureux, sacrifié, sur des charbons ardents.
Peut-être faut-il trente ans de «débroussaillage» pour s’habituer, peut-être certains mettront-ils plus de temps, d’autres moins, en tout cas, si cela dure, je pourrai à nouveau présenter le yoga supramental comme j’aime le faire, non seulement un sacrifice et une nécessité évolutive, mais un prolongement paradoxal de la nature humaine entrant peu à peu dans autre chose, avec un corps qui s’habitue à brûler froidement, et une personnalité qui se délecte de ce qui arrive, comme si cela avait toujours été prévu pour qui supporterait le passage, c’est-à-dire, pour le moment, la torture. Non que je veuille donner raison à Satprem, avec lequel je ne partage aucunement la vision du monde, mais parce que lui et moi sommes passés par là. Lui en continuant de s’acharner contre l’humain, à monter en épingle son cri, sa révolte, moi en aimant tout inconditionnellement, convaincu que le Divin viendrait à bout de l’ignominie, sur laquelle je n’ai pas à renchérir, car ce serait du temps perdu pour le yoga. Mais nous avons bigrement souffert l’un et l’autre, moi je m’en vante beaucoup moins, car j’ai «résolu» en profondeur le principe de négation, grâce à des immersions longues et absolues dans des états de conscience que Satprem ne semble jamais avoir connus, premièrement parce qu’il ne les mentionne pas, et surtout parce que cela l’aurait définitivement libéré de son cri inutile, de sa révolte redondante et infantile, et de son manichéisme, qui saute à la gorge du lecteur à chaque feuille. Néanmoins, chacun fera le travail supramental avec les moyens du bord, et il n’y a rien à redire sur le cas Satprem, je voulais juste signaler pour ceux qui n’ont pas une grande dextérité intellectuelle, après tout chacun est ce qu’il est, qu’il n’y a pas lieu de considérer Satprem comme un modèle, et s’imaginer qu’il faut «voir les choses comme lui» pour être apte au yoga. C’est la culture du web qui m’a suggéré que certains ont pris le train en marche, en sautant dedans, et qu’ils se sont précipités sur une certaine image du supramental, incomplète.
Une fois de plus, j’ai l’impression que Lao-Tseu veut s’exprimer à travers moi, et qu’il insiste pour affirmer qu’on ne saute pas aux derniers barreaux de l’échelle sans se casser la figure. Il faut respecter les marches inférieures, et même si, par habileté, on parvient à monter en ne prenant le premier appui qu’au troisième ou quatrième barreau grâce à un bel élan, comme le ferait un alpiniste chevronné, le stratagème de sauter les marches pour monter plus vite possède néanmoins des limites sur tout escalier qui se respecte (c’est vrai que ça réussit avec les mini-escabeaux qu’on peut même vaincre à saute-montons). Mais le supramental est une nouvelle révélation: autant rester fidèle à l’adage fondateur de Sri Aurobindo: mon yoga commence là où s’arrêtent les autres. Ce qui veut probablement dire qu’il faut ratisser très large pour avoir une vision panoramique du Spirituel, ressentir ses aspects parfois différents, avant de croire que le supramental va remplacer tout ça. Se jeter dans l’aurobindisme comme s’il était sorti de rien, tout en s’entichant du premier témoin cautionné par la légende de Mère, autrement dit Satprem, me paraît être une voie de garage, et je ne vois guère que la lecture approfondie de Sri Aurobindo et de Mère pour compenser la dimension tragique dans laquelle Satprem a voulu embarquer tout le monde. Je m’en expliquerai encore quelques paragraphes plus loin, en ce moment, j’ai l’impression d’écoper sur le navire et de faire la course contre le naufrage. Ecopons, car une polémique entre les enfants de Mère me paraît indigne de ce que nous avons tous compris du vrai «nouveau monde», nous qui avons la chance d’être épargnés par notre aspiration lucide des contrefaçons mielleuses de l’avenir que le Nouvel-Age nous propose. Alors se jeter à la figure des appréciations sur Satprem, soit pour le défendre outre mesure (il n’a jamais prétendu être parfait), soit pour le remettre en question en «révélant des contradictions ou des décalages», sont deux attitudes qui, premièrement, n’entament en rien le vrai travail qu’il a accompli, et qui demeure un secret entre Mère et lui, prêt au martyre pour continuer son œuvre, et deuxièmement, parce que prétendre «cerner» Satprem n’amènera personne plus près du supramental.
Or l’ouverture au supramental doit être le seul but des aurobindiens, laissons les commentaires polémiques aux vendeurs de paroles fleuries, aux salons branchés, aux supporters déçus par leur club…
On peut faire ce yoga en accord avec toutes choses, et c’est même comme cela qu’il marche le mieux. Qu’on se souvienne de Sri Aurobindo voyant monter le nazisme dans ses poèmes de 1938, et continuant imperturbablement son travail, sans se laisser prendre dans des réactions ou jugements inutiles sur cette résistance. On sait que l’humanité ne vaut pas un clou, mais on l’accepte, et on ne prend pas prétexte de l’histoire mondiale ou de ses relations personnelles pour toujours «revenir» sur l’incurie humaine, ce qui, excusez-moi du peu, n’a vraiment rien à voir avec l’homme nouveau. Alors Satprem a-t-il manqué un épisode de son yoga, qui aurait fini par avoir raison de ses ambitions? Il est permis de s’interroger, non pas pour critiquer l’homme, je n’ai jamais vu personne se consacrer autant à faire de son mieux, mais pour expliquer son départ prématuré. Il n’y a pas d’autre mot, pour quelqu’un qui attaque la mort de front depuis 25 ans, et qui détaille son combat, et qui s’en va quand même à un âge «normal» pour notre époque. Puisque nous formons tous une bande de gens très perspicaces pour être parvenus jusqu’à Sri Aurobindo et Mère, indissociables, je vous imagine en train de vous demander pourquoi il n’a pas «tenu» plus longtemps. Il y a naturellement deux perspectives à cette question, qui se complètent, sans compter celles que vous pouvez inventer si ce «départ» vous affecte. La première est que la mort du corps physique, c’est quelque chose d’inéluctable, et que le travail du supramental ne cherche pas à créer un «corps de gloire», mais à le transformer de l’intérieur, atome par atome, ce qui est peut-être (mais je ne peux pas en apporter la preuve formelle) une autre entreprise que celle que nous avons vu réussir avec Ramalingam et Babaji, et le mythe des maîtres ascensionnés. Alors si Satprem et Mère ont vécu quelque chose de «différent», il n’y a pas de préalable, le but est connu, mais l’échec est inévitable. Il y a une telle distance entre l’intention et sa réalisation, une telle difficulté à vaincre l’obstacle, que le processus terrestre général commence, sans aboutir immédiatement au résultat escompté.
La deuxième perspective, qui complète la première, c’est que Satprem n’a peut-être pas vraiment su comment s’y prendre, dépassé par le travail et son enjeu, et qu’il a commis quelques erreurs. Je donne donc mon opinion là-dessus, car j’ai commencé le travail dans le corps sept ans avant lui, en janvier 1977, ce qui fait probablement de moi le plus ancien «yogi supramental» vivant sur la terre à l’heure actuelle, et comme seul le semblable connaît le semblable, mon opinion a forcement une certaine valeur. Dans les grandes lignes seulement, avec cette marge d’erreur qui provient du fait que je n’ai jamais pu serrer la main de Satprem puisqu’il ne me l’a jamais tendue. Il n’est pas question pour moi de prétendre donner un compte juste, avec les décimales en quelque sorte, car il m’appartient moins de parler de l’homme que de juger son attitude dans le cadre de la «descente du supramental», dont il a repris le flambeau après la disparition de Mère.
Satprem croyait encore diablement à la souffrance, il pensait encore que les choses eussent dû être autrement, ce qui est contraire aux premières grandes immersions dans le mélange de shakti et de conscience supramentales, qui me semblent guetter tout évoluteur faisant une expérience décisive pour la terre. Ces expériences d’immersion dans un absolu qui contient à la fois le Brahman et la Manifestation sur le même plan ondulatoire, constituent justement la preuve qu’il y a quelque chose au-delà du Soi et du Surmental, qui unit absolument tout dans la même dimension. Il y a même plusieurs couches dans cette révélation, mais elles se tiennent toutes. Le champ physique de cette dimension a été décrit par Mère dans un des premiers agendas, et je confirme que cette expérience existe, et peut durer plusieurs heures d’un véritable «voyage». L’ensemble de la vie, depuis des temps immémoriaux, est perçu comme un mouvement qui est à chaque instant au maximum de ses possibilités, mais il ne s’agit nullement d’une représentation mentale non-dualiste. C’est un fait qui est perçu par le moi comme une réalité allant de soi, imprescriptible, et sur laquelle il sera par la suite inutile de revenir. C’est donc une sensation de l’âme, qui traverse le mental, et perçoit par le corps physique l’essor de toute la Manifestation vers le Divin, d’autant que la shakti à ce moment-là en profite pour faire tournoyer les atomes des cellules, ou pour adombrer le cervelet ou descendre par le sommet du crâne. Nul être humain ne peut s’attendre à voir les choses comme cela, et l’expérience qui lui ressemble le plus, mais qui traîne quand même à une année-lumière derrière, c’est un trip de mescaline. (Je n’en ai pris qu’une fois, c’est ce qui se rapproche le plus.) Je compare avec la drogue, pour bien qu’on comprenne qu’on n’est pas là dans le domaine du mental, mais dans celui de la perception pure, qui comprend des procédures de conscience physique, et de nouvelles sensations corporelles, comme une extension du présent qui semble toucher le plus loin passé dans une harmonie parfaite. La seconde couche qui délivre du fardeau d’être humain, c’est Vasudeva, que Sri Aurobindo a expérimenté en prison à Alipore, et qui n’a pas cessé de me tomber dessus, pendant des heures, à peu près une fois par quinzaine ou par mois pendant mon passage à Auroville, la première moitié de 1978. Les deux derniers trimestres de cette même année, j’y étais encore, mais j’avais déjà buté sur des résistances maoussescostauds, et le travail se faisait uniquement dans le corps. Cette expérience est totalement intransmissible, puisqu’il n’existe plus que son propre moi, qui est donc devenu comme par enchantement le Moi de tous les êtres. Pour cette expérience, il n’y a pas de comparaison possible avec la drogue, ou quoi que ce soit d’autre, elle est absolument inimaginable, comme Satchitananda, ou le Purushottoma. Sri Aurobindo essaie bien de l’évoquer en disant «c’était Krishna, ou c’était Narayana,» mais cela ne fait que reculer pour mieux sauter. C’est évidemment la splendeur divine qui se dévoile dans la Manifestation elle-même, et il est bien évident qu’il est impossible d’approcher ces deux champs par le mental, ou de s’en faire la moindre idée par l’intelligence. Cela éclaire à un point inimaginable, et j’ose avancer que je n’ai jamais plus été le même après ces incursions. Le yoga en a d’ailleurs profité pour se développer à toute vitesse pendant sept ans, où mes corps subtils ont été inondés jusqu’à saturation de shakti supramentale, sans compter le début d’une trituration dans le physique. L’esprit manichéen, l’esprit générique ne peut pas résister à un tel traitement: le mal et le bien sont entièrement légitimés, comme les premières manifestations de la dualité entre l’Esprit et la matière. Il reste à combattre, certes, mais l’émotionnel n’en rajoute plus. Après avoir vu cela, on lutte contre le «cinéma» du samsara, mais il n’est plus révoltant, il est archaïque, un point c’est tout. Satprem n’a peut-être pas «fait» cette expérience, qui l’aurait libéré, définitivement, d’un vieux vague à l’âme, d’un désenchantement chronique qui cherchait à se projeter, comme un léger filtre, sur tout ce qu’il ressentait. Je n’ai jamais trouvé trace chez Satprem de grandes illuminations dans l’esprit, et il n’est pas insensé d’en revenir à la source, et de rappeler que le supramental n’est pas seulement l’énergie microscopique centrifuge de l’infra-atome, mais l’océan de la Conscience Suprême, dont les mystiques essaient de se rapprocher depuis toujours. Il semble que Satprem ait compensé ses lacunes d’expériences tout en haut, qui sont fort nourrissantes, par une puissante nostalgie de l’avenir divin, «un manque-à-gagner», qui pour moi ne possède aucune légitimité spirituelle. Que la Conscience soit liée à l’énergie divine originelle, c’est le mystère suprême, percé par Mère sur le plan occulte, et révélé à Sri Aurobindo.
Bien que Satprem ait prétendu chercher douze personnes, puis trois, pour continuer le chemin «ensemble» (carnets 1987), il a refusé de me rencontrer en 1978 (rien n’était plus facile, j’étais à Auroville), puis, malgré une cassette éloquente envoyée en 1981 à Micheline, on m’a laissé de côté, et en 1999, j’ai également été rembarré par le libraire de l’Institut, décrétant que je cherchais l’approbation des autres, en déclarant faire ce yoga, et souhaiter un contact. J’ai également mis au courant l’Institut de recherches évolutives, personnellement, de la création de mon premier site il y a plusieurs années (il portait un autre nom), sans que personne ne me réponde. Ne voulant contrarier personne, je leur expliquais que «j’hésitais» à évoquer Satprem sans leur accord. Je n’ai obtenu ni autorisation, ni interdiction, ni même «faites ce que vous voulez», on fait tout pour oublier que j’existe, ou alors cela n’a aucune importance que je fasse le yoga supramental. Seul celui de Satprem fait le poids. OK. Même si l’on me démolit de la part du supramental et en son nom (il resterait à voir lequel mais ce doit être possible, on s’y est déjà employé), je resterai amoureux fou de l’INTELLIGENCE, et je continuerai de faire des émules, parce qu’elle mène droit au Divin si on la respecte…
En fait, comme mes aficionados l’ont peut-être déjà compris (ne vous inquiétez pas, ils ne me cirent pas les pompes), j’ai fait tout ce travail sur le moi et le non-moi, car mon «moi» était déficient. Exalté, identifié, en osmose, ou indistinctement porté par le soi, j’ai mis longtemps à admettre que j’étais un individu, puisque je colle immédiatement à ce que je perçois. Le fait d’avoir été rejeté m’a permis de me fonder en moi-même, de moins attendre des autres, et d’acquérir de la force intérieure, de quoi mieux supporter l’état actuel de l’humanité. Tous ces gens qui prétendent s’attaquer aux murs, aux barrières, aux limites, aux prisons, et qui vous claquent la porte au nez, quand vous leur apportez sur un plateau ce à quoi ils prétendent aspirer, il y a, c’est vrai, matière à ronger son frein, éprouver du ressentiment, ou voir de la colère monter, ou même «péter les plombs» quand on a l’esprit rigoureux, et peut-être que Satprem s’en est moins bien tiré, dans un contexte très difficile où il se devait de «représenter» le prolongement de Mère, sans concessions. En fait, j’ai plutôt été dérangé par la tristesse à chaque rejet, et cela n’a pas laissé de traces, parce que j’ai su pleurer comme un gosse, au lieu d’en vouloir à tel ou tel. Et finalement, repoussé dans mes retranchements, j’ai pu me consacrer à l’essentiel, au détriment d’un certain «rayonnement», sur lequel d’ailleurs se sont appuyés certains pour me mettre de côté, vu qu’à mon âge, normalement, les êtres «réalisés» bénéficient de soutiens conséquents et de structures d’accueil importantes.
Je vois que le mot «supramental» fascine, envoûte, valorise, soutient, et que chacun tient à se l’approprier comme il l’entend… Pour s’imaginer qu’il joue dans la cour des grands, alors il ne faut surtout pas laisser entrer qui que ce soit qui pourrait briser ce rêve. On s’est barricadé dans Mère ou Satprem, on a investi là où il faut, et le reste semble suspect. Mais il n’y a pas de reste. Il n’y a que soi face à chaque moment, et tous les gris-gris sont abrogés. Et quand il s’agit de faire équipe, il n’y a plus personne, on craint la hiérarchie, on redoute des «postures», et chacun fait son petit ciel de son côté, suspicieux, ou à travers un clan minuscule, avec son petit code de «tenue recommandée» comme pour les soirées festives (on est foutu à la porte si l’on n’a pas respecté le dressing code). Sous prétexte que chacun est unique et doit tracer sa propre voie, on ne partage pas, c’est absolument incompréhensible (mais je l’accepte en fonction du principe de réalité), car tout aurobindien devrait se réjouir à la pensée qu’un nouveau candidat humain est manipulé par la shakti divine, cela va de soi, et bien non !Qu’on trouve cela normal ou impossible, on rate le coche, car c’est vraiment très important pour tous que la chose continue au-delà de Mère et de Satprem. Devenir immortel dans un contexte aussi obscur, je crois que ce serait mettre la charrue avant les bœufs.
D’abord le Divin ne me demande pas de convaincre qui que ce soit que je fais ce fameux yoga, il me demande seulement de le faire, et c’est mon problème si, comme Satprem, j’ai tendance à voir pas mal de mauvaise volonté même chez ceux qui ont de belles bibliothèques ésotériques, et le jargon facile. La si belle théorie des guna a été récupérée et nivelée par les auroviliens, pour qui les choses sont simples. Si vous n’êtes pas de leur avis, et que vous contestez vivement, vous êtes rajasique, c’est-à-dire pestiféré, si vous n’êtes pas de leur avis, et que vous haussez les épaules, vous êtes tamasique, autrement dit pestiféré. Et si vous êtes de leur avis, vous êtes un mouton, et devenez corvéable. Quelle ambiance !Même la fine fleur du langage des maîtres, des avatars, des travailleurs de la lumière, est devenu le code de référence des petits-bourgeois exotiques qui ne veulent pas se remettre en question, et qui jouent aux cow-boys et aux indiens en dénonçant les esprits libres, bienveillants, intérieurs et profonds, pour qui la réussite matérielle d’un village est moins importante que ce qui se passe dans les cœurs et les âmes. Il semblerait que vivre en état d’urgence, comme Satprem et moi le faisons, (et vous peut-être) soit une grâce particulière. Pour beaucoup d’aurobindiens et d’autres «chercheurs», le temps est encore quelque chose de sympa à dispo pour mener ses petites affaires… Avec cet état d’esprit, on voit les choses en trompe l’œil, sans aucune perspective, et on ne peut donc pas apprécier à sa juste valeur la nouvelle que le «yoga des cellules» continue. Cela s’aplatit sur la fresque et n’a guère plus de relief que le reste de l’actualité. Les notions de «priorité» diffèrent pour chacun, et je me suis même demandé parfois si je ne rêvais pas: les arguments que l’on m’a sorti pour éviter un week-end de mon témoignage étaient tellement faibles, de la part de ceux qui prétendaient y tenir, que peu à peu, comme Satprem, j’ai perdu confiance dans l’humain, parce que quelque chose s’érode à voir presque tout le monde s’engager, puis oublier. Et comme on peut d’autant mieux miser sur le Divin, sans baisser les bras, sans juger personne, on finit par établir que la meilleure spécialité humaine, là on bat tous les animaux même les plus rusées, c’est «faire semblant». Partout, on fait semblant, et plus on fait semblant en se persuadant du contraire, plus on est habile. On lit l’évangile de Thomas, mais on n’a jamais secouru personne, on apprend le pâli pour lire Bouddha dans le texte mais on refait trois fois l’addition au resto du coin pour apprendre le détachement, on lit Sri Aurobindo parce que c’est le meilleur, mais on ne fera jamais le moindre sacrifice perso pour venir à bout de son alcool, de son shit, de sa vie de patachon, ou de son ego manipulateur, etc… Alors oui, on démissionne dans les relations personnelles, on ne répond pas à des amis qui ne comprennent pas pourquoi vous les abandonnez, on ne cautionne pas tel ou tel éveillé spécialisé dans la louange de ses propres mérites, ils voulaient juste profiter de vous, mais ils appellent cela de l’amitié, et il faut le faire quand même, prendre de la distance, parce que c’est l’état d’urgence. On le sait, on le vit. C’est la guerre. Les gens parlent, et ne tiennent pas leurs engagements. On va enfin y aller, mais on traîne en route. On va enfin se donner, mais on attend un cycle planétaire qui va faire le boulot à notre place, puis on fait machine arrière dès que l’on ne se sait pas ce que l’on peut vraiment escompter… On aime la vérité, à condition qu’elle ne nous remette pas en question.
A la fin, il reste le Divin et soi, et quelques rescapés qui savent ce que vous représentez et vous apprécient pour de vrai.
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